Belle mentalité
on a étouffé l'affaire Dindane (15/10/2005)
Pris avec un faux billet de 500 € l'ancien joueur d'Anderlecht a bénéficié de la bienveillance de la hiérarchie policière
ANDERLECHT L'affaire Dindane a été étouffée. Le parquet veut savoir comment la police d'Anderlecht et sa direction ont procédé. Le parquet en a confié l'enquête à l'Inspection générale de la police fédérale et de la police locale, la » police des polices». Premiers résultats? Le billet de 500 € d'Aruna Dindane ne se trouve pas au greffe correctionnel. Il a donc disparu des pièces à conviction. Questionné sur la provenance du billet, Aruna Dindane a parlé d'une commission versée en noir par son manager Serge Trimpont. Dans le P.-V., c'est devenu » un remboursement de son manager». Six autres 500 € ont été trouvés chez Aruna. Ces billets devaient être analysés par la Banque Nationale. Ils ne l'ont jamais été.
Dix-huit mois d'enquête à la police d'Anderlecht. Le secret était bien gardé
Le 27 janvier 2004, Aruna Dindane, sa soeur Barkissou et une amie, présentent à la caisse de la Papeterie Club du Westland pour 105,62 € d'articles. Dindane présente à la caissière un billet de 500. La caissière, Corine, passe le billet au stiff: c'est un faux. Aruna veut récupérer le billet. La caissière s'y oppose. Dindane sort un second billet de 500. Arrivent deux policiers en civil. Le ton monte. «Vous ne savez pas qui je suis?» Etc.
Coup de fil et encodage
Bref, Aruna, sa soeur et la copine sont amenés au commissariat rue Démosthène et l'on se dirige vers la rédaction de deux P.-V distincts, l'un pour rébellion, l'autre pour fausse monnaie.
Au commissariat, l'affaire est prise en charge par l'officier de garde qui, Dindane ou pas, entend appliquer la procédure: il fait placer Dindane en cellule ainsi que sa soeur après fouille par une femme agent. C'est la règle: Jacques Delongueville - le pendu - a subi la même procédure à quelques nuances près. L'une d'elles est que Delongueville a voulu prévenir sa famille mais n'a pas pu tandis que l'interpellation du Soulier d'Or a déclenché l'arrivée rapide au commissariat de membres du staff du Sporting comme Pierre Leroy et le comptable du club. Aruna Dindane n'a jamais été mis en cellule. En revanche, cinq minutes après, un premier coup de fil arrivait sur le poste interne 8078 du commissariat. Il émanait du divisionnaire Boucar, n° 2 du corps de police, qui voulait se faire expliquer la situation par l'officier de garde. Ce dernier s'était déjà occupé de dizaines de dossiers semblables. C'est la première fois que sa hiérarchie intervenait de la sorte. Le policier a été surpris. Il a été surpris aussi - et l'a déclaré sur P.-V. au parquet - quand son supérieur lui a demandé de ne pas encoder Dindane comme «suspect» dans le système Polis.
Poursuivons. Après le coup de fil, l'officier de garde quitte son bureau, entend du bruit provenant d'un bureau voisin, va voir ce qui se passe et constate qu'Aruna et sa soeur, qu'il avait demandé de mettre en cellule ne l'ont en fait jamais été. Aruna, en pleurs, téléphone sur son GSM (contraire à toutes les règles). Pierre Leroy et le comptable du Sporting sont présents ainsi que des policiers de l'équipe des «spotters» habituellement chargée, à la police d'Anderlecht, des relations avec le club et du maintien de l'ordre lors des matches. Aucun de ces policiers n'avait à se trouver là sauf un, l'inspecteur Olivier Miclotte.
L'officier de garde poursuit dans le couloir. Il y est rattrapé par le comptable du Sporting qui lui tient ce langage: «Vous connaissez sans doute M. Dindane. Est-ce que nous ne pourrions pas nous arranger «. Le comptable insiste. Le policier l'enjoint de «le laisser faire son travail».
Des euros de Côte d'Ivoire
L'officier fait amener Dindane dans le Bureau 2. Aruna est d'abord interrogé sur le billet de 500. L'inspecteur Miclotte assiste. Le comptable d'Anderlecht veut encore s'incruster. Les policiers le font sortir du bureau et ferment la porte. Un seul se permettra de la rouvrir pendant l'audition: le commissaire en chef, chef de zone, Gerald Noon ira jusqu'à passer derrière le verbalisant pour voir ce qui s'écrit sur son écran?
A ce stade, il est toujours question de 2 billets de 500 dont un faux. Verbalement, Dindane explique que les billets lui ont été remis par son manager. Aruna parle de commission et de 10.000€. Il explique que les billets viennent de Côte d'Ivoire. Ce n'est pas ce qui figure dans le P.-V. où il est question de 10.000 € prêtés par Dindane à son manager qui les lui a remboursés avec de l'argent provenant d'une agence d'Abidjan. La première audition se termine. Aruna est informé que le billet faux est confisqué pour les besoins de l'enquête. Le billet est placé dans un sachet de saisie scellé et adressé, formulaires roses à l'appui, à l'Office central de répression du faux monnayage (OCRFM), pour être transmis pour expertise à la Banque Nationale.
Aruna enfermé dans le coffre de voiture
En cours d'audition, Dindane, très sympa, a fait état de la présence chez lui de quatre autres billets de 500 dont il ignore s'ils sont vrais ou faux. L'officier de garde propose à Aruna - qui accepte - de se rendre à son domicile. Plus tard, l'officier de garde interrogé par la police des polices, dira: «Concernant la vérification au domicile de Dindane, je me suis rendu compte que cela avait pratiquement été organisé entre le commissaire en chef, M. Pierre Leroy et le comptable du Sporting».
Entre-temps, il faut prévenir le parquet. Un 1er substitut, Christophe Caliman, donne ses consignes. Il confirme la saisie du billet et réclame que les P.-V. lui soient livrés en urgence, par porteur, le lendemain matin. L'officier de garde, qui est assermenté, dit encore que pendant l'audition, il a reçu un nouvel appel du divisionnaire Boucar qui voulait parler directement à Dindane.
Comment sortir Dindane du commissariat alors qu'un photographe et deux journalistes l'attendent. Une solution est évoquée: l'enfermer dans le coffre d'une voiture. On y renonce, finalement, pour un autre scénario. Des policiers en tenue doivent se déshabiller, retirer l'uniforme et se mettre en tenue bourgeoise, pour la discrétion.
Sachets de saisie
Aruna habite à l'époque au Bon Air. Comme convenu, le sportif remet aux policiers quatre billets de 500 €. Chacun est mis séparément dans un sachet de saisie et destiné à l'OCRFM pour être expertisé par la Banque Nationale. Dindane sera relaxé après une ultime audition cette fois sur la rébellion. L'audition est faite par l'inspecteur Marc W. qui dit qu'alors qu'il dressait P.-V., il a reçu aussi la visite du chef de corps.
Il est convenu que le lendemain, les P.-V. et les sachets scellés contenant les billets à expertiser partiraient dès la première heure vers le parquet et l'OCRFM. L'officier de garde a d'ailleurs voulu s'en assurer. Son collègue Miclotte lui a répondu de ne plus se tracasser pour les billets qui seraient remis au commissaire Patrick Crabbe qui? en principe? s'occupe du foot à la police d'Anderlecht, pas du judiciaire.
On devait apprendre par la suite que les quatre billets remis spontanément par Aruna avaient été examinés au bureau de poste du coin et pas à la Banque Nationale. Nous avons enquêté sur la qualité du matériel dont ces bureaux sont équipés. En fait, ils disposent de Money Detector à lumière UV dont la Poste admet qu'ils n'ont pas les performances du matériel de la Banque Nationale. L'équipe s'occupant de l'enquête prévoyait divers devoirs, comme convoquer le manager et enquêter sur d'autres billets utilisés en province par Dindane ou sa famille. Cette équipe a été déchargée des suites d'enquête. Le manager Serge Trimpont a été interrogé. Il n'a plus été question de commissions mais d'une école de football en Côte d'Ivoire.
Pièce à conviction introuvable
Le parquet a ouvert un dossier, le BR/15.L 3.4148/04. A un moment, six équipes d'enquêteurs de l'IGS étaient prêtes à retourner le commissariat de la rue Démosthène. Le parquet voulait savoir où se trouvait le billet de 500 utilisé chez Club par Dindane, dans quelle armoire, quel tiroir. A ce jour, le billet-pièce à conviction n'a pas été retrouvé. Ce billet était la seule preuve matérielle qui aurait peut-être permis de remonter une filière et d'encourager une enquête sur l'argent qui circule dans le football.
L'histoire est connue des agents de base au commissariat d'Anderlecht, là où un homme s'est pendu l'autre jour, et un policier suicidé mardi soir. Gilbert Dupont.
Source Dh du 15/10/05